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Le numérique, ce nouveau mur qui sépare la RDC

À Kinshasa, on célèbre la « RDC numérique » à coups de forums et de fibre optique. Mais derrière l’écran de « fumée technologique », une réalité brutale émerge : les Infrastructures Publiques Numériques (DPI) sont en train de dessiner une nouvelle forme d’apartheid. Entre les citadins connectés et les ruraux illisibles, le fossé n’est plus seulement social, il est codé.

 Le calvaire des mains usées

Au centre de capture du passeport biométrique de Butembo, à de milliers de  kilomètres de Kinshasa, Maman Kabugho KALIVANDA, 58 ans, vit une humiliation technologique. Elle vient de parcourir 15 kilomètres à pied pour l’enregistrement afin d’obtenir son nouveau passeport Congolais.

L’agent place son doigt sur le capteur biométrique. Un bip rouge retentit. « Erreur ». Deux fois, dix fois. La sentence tombe : « Maman, tes mains ne passent pas ».

Le problème est d’une simplicité biologique que les ingénieurs des bureaux climatisés ont ignorée : Kabugho est cultivatrice. Depuis quarante ans, elle manie la houe, sarcle la terre et traite ses récoltes à mains nues. Ce labeur acharné a agi comme un papier de verre naturel, polissant les crêtes de ses empreintes digitales jusqu’à les rendre lisses. Pour l’algorithme, Maman Kabugho n’a pas d’identité. Pour l’État, elle n’existe plus !

Selon plusieurs ONG, jusqu’à 25% des travailleurs manuels âgés en zone rurale rencontrent des difficultés majeures avec les capteurs biométriques standards, les excluant de facto des programmes d’aide.

 Des tablettes dans un monde sans courant

La numérisation de la RDC repose sur un aveuglement volontaire. Le taux d’accès à l’électricité en zone rurale plafonne à moins de 5%. Pourtant, l’État déploie des tablettes et des terminaux qui ont besoin d’énergie pour survivre.

À Masi-Manimba dans la province du Kwilu, l’enquête révèle des scènes surréalistes. Les agents recenseurs sont contraints de devenir des nomades en quête de l’énergie. Ils parcourent des dizaines de kilomètres pour recharger leurs batteries chez un commerçant privé possédant un panneau solaire.

« On nous donne des outils du 21ème siècle, mais on vit au 19ème », confie un agent de l’état-civil sous couvert d’anonymat. Cette dépendance crée un coût caché. Pour accéder à un service gratuit, le villageois doit souvent payer une commission au détenteur de l’énergie. Le droit civique est devenu une dépense de luxe

Quand le silence des zones blanches défie l’État

L’ambition numérique de la République Démocratique du Congo se heurte à un mur de silence géographique. Si le discours officiel prône une couverture universelle et érige la numérisation en rempart contre la corruption, les faits dessinent une trajectoire bien plus complexe. Malgré les obligations de déploiement théoriquement imposées aux opérateurs, la réalité physique du pays impose sa propre loi.

Le fossé entre la stratégie et l’exécution s’explique par une équation économique simple mais brutale: l’installation d’une antenne 4G dans une enclave dépourvue de routes carrossables n’offre aucune perspective de rentabilité pour les géants des télécommunications. Cette absence d’infrastructures de base transforme les zones rurales en angles morts de la modernité.

Le constat est alors frappant : l’État accélère la dématérialisation de ses services administratifs à une vitesse que son propre réseau ne peut suivre. En tentant de bâtir le toit d’une nation numérique avant même d’avoir consolidé les fondations matérielles du territoire, la réforme risque de laisser une partie de la population au pied du mur. Sollicitée pour un entretien afin d’éclaircir ces zones d’ombre, l’autorité de régulation n’a pas donné suite à notre demande.

La Nation des fantômes statistiques

Le risque final de cette transition numérique est systémique : en conditionnant l’accès aux droits à une connectivité parfaite, la RDC efface de sa carte des millions de paysans. Celui qui ne peut pas s’enregistrer devient un fantôme.

Cette invisibilité a des conséquences mortelles, l’enrôlement biométrique qui échoue en brousse à cause des mains usées ou du manque de courant menaçant de créer une assemblée nationale où seule la voix des villes connectées compte.

Pour Me MAGAYANE Urbain, avocat au barreau du Nord-Kivu et expert en droit du Numérique à Goma, nous ne sommes pas face à un simple bug technique, mais face à un déséquilibre qui viole les garanties constitutionnelles des citoyens.

« On est en train de bâtir un système sur des tableaux de bord numériques qui ignorent le pays profond. Si vous n’êtes pas dans le serveur, vous n’existez pas pour le budget national. C’est un apartheid par le code. On investit là où on voit des données, et on abandonne le reste à l’obscurité. En droit, cela s’appelle une discrimination systémique. On prive des citoyens de leur identité et de leurs soins de santé simplement parce que leur corps est marqué par le travail. C’est inacceptable. »

Décoloniser le futur numérique congolais

RDC à une fracture sociale sans précédent ; un apartheid par le code où le droit de cité dépend de la lisibilité d’une empreinte ou de la proximité d’une antenne. En ignorant les mains usées de Maman Kabugho à Butembo, l’État ne modernise pas la nation, il en fragmente la citoyenneté. Pour que le numérique ne soit plus un mur mais un pont, l’ARPTC et les décideurs doivent d’urgence décoloniser leurs logiciels en y intégrant des alternatives biométriques et une souveraineté énergétique locale, sous peine de transformer le pays profond en un vaste désert de fantômes statistiques privés de leurs droits fondamentaux.

Dans un article publié le 14 aout 2019 sous le titre « L’identification numérique peut multiplier le nombre d’opportunités accessibles aux plus vulnérables », la Banque mondiale souligne que la technologie numérique peut aider les pays à atteindre rapidement leurs objectifs en matière d’identification mais également à améliorer la qualité et l’utilité des systèmes d’identification au bénéfice des citoyens. Elle précise aussi que pour être fiable, un système national d’identification numérique exige des investissements de long terme visant à étendre l’accessibilité de l’état civil et des dispositifs d’identification.

Nadine KAMPIRE

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