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Le Mur Invisible : Comment le Numérique Francophone Exclut la Majorité Congolaise

Madame Zawadi NYIRARUKUNDO, la soixantaine, serre contre elle un vieux sac en pagne. Ses yeux, habituellement vifs, sont emplis d’une anxiété palpable alors qu’elle tente, pour la troisième fois cette semaine, de comprendre le formulaire pour la nouvelle aide sociale fournie par la Caritas dans le centre de Kiwanja en territoire de Rutshuru. Chaque ligne, chaque case est un labyrinthe de mots français qu’elle ne déchiffre pas. « C’est comme si on me demandait de lire les étoiles, » murmure-t-elle en kiswahili, les épaules courbées sous le poids de l’incompréhension « Pourtant, cette aide, c’est tout ce qui me reste. »

L’histoire de Madame Zawadi n’est pas un cas isolé, mais le symptôme criant d’une fracture numérique insidieuse qui traverse la République Démocratique du Congo. Alors que l’État congolais s’engage avec ferveur dans la digitalisation pour combattre la corruption et moderniser ses services, il érige paradoxalement un mur invisible pour la vaste majorité de sa population non francophone. Les plateformes numériques publiques censées rapprocher l’État du citoyen, sont presque exclusivement développées en français, transformant l’accès aux services essentiels en un privilège réservé à une élite urbaine et francophone.

La Langue, nouvelle frontière de l’exclusion

Dans les bureaux de l’administration publique à Isiro, l’atmosphère est souvent tendue. Les agents, déjà surchargés, sont contraints de jouer les interprètes improvisés. « On est là pour enregistrer les gens, pas pour leur donner des cours de français, » confie Madame ANDALI, une agent d’état civil exténuée. « Mais que voulez-vous faire ? Les gens arrivent avec des documents incompréhensibles, des formulaires qu’ils n’ont pas pu remplir. On essaie d’aider, mais c’est un travail qui nous dépasse et qui crée beaucoup d’erreurs. » Le silence du document en français, destiné à la clarté, devient un brouillard opaque pour ceux qui ne maîtrisent ni Molière, ni Racine.

Le paradoxe est frappant : l’État prône l’inclusion et la décentralisation, mais ses outils numériques, conçus par des prestataires étrangers souvent peu familiers avec la réalité linguistique du Congo, oublient purement et simplement les quatre langues nationales (Lingala, Swahili, Tshiluba, Kikongo) et les innombrables langues locales. Ce n’est pas un simple oubli, mais une exclusion systémique. Les citoyens sont contraints de divulguer leurs informations personnelles à des interprètes de fortune, souvent des intermédiaires qui monnayent leurs services simplement pour comprendre et remplir des formulaires critiques pour leur santé, leurs impôts ou leur identité.

Le coût caché de l’omission budgétaire

Comment en est-on arrivé là ? L’enquête révèle une faille profonde dans la planification des projets des infrastructure publiques numeriques. Les Termes de Référence pour ces projets d’envergure nationale omettent ou sous-estiment systématiquement l’obligation d’accessibilité linguistique. C’est une question de priorités mal placées, explique un linguiste congolais ayant requis l’anonymat. « Les budgets sont alloués au matériel, aux licences logicielles, aux consultants étrangers ; mais la traduction et la localisation, sont considérées comme des dépenses accessoires, voire superflues. »

L’exclusion technologique

Entre l’absence de budgets ministériels pour l’expertise nationale et des procédures de sélection peu transparentes, le génie local se retrouve étouffé, laissant la construction de la nation numérique entre des mains extérieures qui ne maîtrisent pas toujours les réalités sociolinguistiques du terrain. Pour les acteurs technologiques locaux, le défi est double. Mr Glody LUWAWA, un développeur originaire de Goma témoigne de cette amertume. « La majorité des plateformes publiques ignorent nos langues locales par manque de volonté politique et de ressources normalisées, ce qui exclut de fait une grande partie de la population. » Il souligne également l’opacité qui entoure l’attribution des projets. « Les appels d’offres pour les dossiers de prescription technique sont souvent verrouillés par des critères inaccessibles aux petites structures locales ou confiés à des agences étrangères par manque de confiance ou par clientélisme. ».

La Loi face au mur de la langue : un droit aveugle ?

Cette absence de traduction numérique soulève une question juridique pertinente : un citoyen peut-il être tenu responsable d’un acte dématérialisé qu’il n’a pu comprendre ? Si la justice semble sourde à cette réalité linguistique, c’est que le cadre légal est d’une rigidité implacable. Interrogé sur ce paradoxe, Monsieur Fazili MIHIGO, substitut du procureur de la république et enseignant chercheur de l’Université de Goma, explique: « Sur le plan du droit, un non-francophone doit impérativement se conformer à nos règles. La Constitution dispose que le français est la langue officielle ; dès lors, il appartient au citoyen de solliciter un interprète avant de poser un acte juridique. »

Cette posture, résumée par le principe que nul n’est censé ignorer la loi même dans une langue qu’il ne maîtrise pas, place les usagers des zones rurales dans une insécurité totale. « L’individu ne peut justifier sa faute ou son infraction par la méconnaissance du français », martèle le substitut du procureur. Ce silence des textes face à la diversité linguistique du pays transforme ainsi l’accès à l’information publique, pourtant un droit fondamental, en un parcours du combattant où la langue devient une arme d’exclusion juridique.

Que ce soit dans le Nord-Kivu, au Sud-Kivu, dans le Maniema où le swahili domine,  ou alors au Kasaï où le tshiluba résonne, le constat est le même. Plus de 70% de la population congolaise est confrontée à cette barrière linguistique qui rend l’État inaccessible. L’inclusion numérique, ne se limite pas à la connectivité ; elle est avant tout une question de démocratisation de la langue. Ignorer les langues nationales revient à formaliser une fracture béante entre l’État et sa Nation.

L’histoire de Madame Zawadi et de millions d’autres Congolais n’est pas seulement celle d’une difficulté individuelle; c’est le récit d’une exclusion systémique qui entrave le développement, nourrit la méfiance et déshumanise l’accès aux droits fondamentaux. Il est temps que les architectes de la « RDC numérique » se rappellent que la véritable innovation ne réside pas seulement dans la technologie, mais dans sa capacité à servir tous les citoyens, dans leur langue. Le mur invisible du français doit tomber pour que l’État puisse enfin parler à sa Nation.

Nadine KAMPIRE

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