Alors que la République Démocratique du Congo s’élance avec ambition dans la numérisation de son économie, ses 100 millions de citoyens font face à une errance identitaire. En ce début d’année 2026, le constat est amer. Entre des cartes d’électeur dont l’encre s’efface avant même la fin du scrutin, un projet de carte d’identité nationale englué dans les scandales financiers et des banques forcées de jouer aux détectives privés, la RDC paye au prix fort l’absence d’une identité numérique unique.
Vivre sans Exister
À Kinshasa, dans la commune de la Gombe, un entrepreneur tente de renouveler ses accès bancaires. Son seul document ; une carte d’électeur délivrée en 2023, devenue un rectangle de plastique blanchi où son visage n’est plus qu’une tache grise. « Pour l’État, je n’existe plus », soupire-t-il. Ce témoignage n’est pas isolé. En RDC, l’identité est une denrée rare, précaire et périssable.
L’absence d’une infrastructure d’identité numérique n’est pas qu’un inconfort administratif ; c’est un mur invisible qui bloque l’accès au crédit, à la santé et à la protection sociale. Sans identité certifiée, le citoyen est un fantôme dans sa propre République nous dit Moise KALENGA entrepreneur à Kinshasa.
« Je gère une petite agence de logistique ici à Kinshasa. Mais aujourd’hui, devant ce guichet de banque, mon nom ne veut plus rien dire. Je tiens entre mes doigts ce qui reste de ma dignité de citoyen ; ma carte d’électeur de 2023. Le plastique est devenu lisse, la chaleur et l’humidité ont mangé l’encre. Mon visage ? Une silhouette effacée. Mon nom ? Une trace illisible. L’agent de sécurité m’a regardé avec mépris, comme si j’essayais de frauder » regrette, Kalenga.
Cette situation n’affecte pas seulement l’intéressé. Ses partenaires, en pays payent aussi les frais car les transactions avec ses fournisseurs et clients ne peuvent plus se passer avec facilité
« Hier, je payais mes taxes, je signais des contrats. Aujourd’hui, parce que l’encre a séché, je suis devenu invisible. Sans accès à mon compte, je ne peux pas payer mes fournisseurs. Je ne peux pas demander le prêt qui devait faire grandir mon entreprise. C’est comme si un mur s’était dressé entre moi et le reste du monde. Au-delà de l’argent, c’est une angoisse permanente qui m’habite maintenant », poursuit-il tout en évoquant aussi le risque pour sa santé et pour sa sécurité« Si je tombe malade, si j’ai un accident, qui suis-je pour l’hôpital ? Pour la police ? Sans identité, je ne suis qu’un fantôme. Je travaille, je produis, je rêve, mais pour le système, je n’existe simplement pas. On nous demande d’être des acteurs du développement, mais comment construire sur du vide ? »
Anatomie d’un naufrage
L’urgence est devenue une crise d’État en septembre 2024. Le contrat avec le consortium Afritech/Idemia, estimé à 1,2 milliard de dollars, a été rompu après une enquête dévastatrice de l’Inspection Générale des Finances (IGF). Le grief ? Une surfacturation colossale et un montage financier jugé léonin.
Le projet prévoyait de construire des infrastructures de pointe, mais sur le terrain, les sites de production sont restés des coquilles vides. Ce fiasco a laissé l’Office National de l’Identification de la Population (ONIP) dans une paralysie totale, alors que le pays espérait enfin sortir du règne de la pièce par défaut ; la carte d’électeur de la CENI (Commission Electorale Nationale et Indépendante). Cette dernière, conçue pour un usage temporaire, est devenue l’unique bouée de sauvetage d’un système à la dérive.
« La rupture du contrat avec Afritech/Idemia fin 2024 a certes occasionné une perte financière notable, estimée principalement en termes d’investissements non amortis, de retard dans le calendrier initial du projet et des engagements logistiques déjà honorés. Cependant, cette décision a été prise dans un souci de transparence, de redressement des irrégularités contractuelles et de protection de l’intérêt public, à la suite des recommandations de l’Inspection Générale des Finances (IGF), explique TSHIMANGA NGWEJ Jossard chargé des opérations d’enrôlement biométrique et biographique au sein du département de l’identification de l’ONIP.
Concernant les sites de production déjà construits, il s’souligne qu’ils ne sont pas perdus. « Le contrat contenait des clauses de réversibilité partielle permettant à l’État de revendiquer la propriété de certaines installations. Un audit technique est actuellement en cours afin de déterminer les conditions de réhabilitation et de réutilisation de ces sites sous la nouvelle stratégie nationale d’identification. »L’objectif reste clair : capitaliser sur les acquis tout en mettant en place un système national sécurisé, durable et économiquement responsable. » confirme-t-il.
Le prix invisible de l’incertitude
Pour les banques et les opérateurs télécoms, ce chaos administratif se traduit par une taxe de redondance. En l’absence d’une source unique de vérité etun registre national centralisé, chaque institution doit bâtir sa propre forteresse de vérification, le processus dit KYC(Know Your Customer).
« Pour nous, chaque ouverture de compte est un pari risqué. Quand un client présente une carte d’électeur délavée, nous devons mobiliser des ressources humaines pour valider manuellement l’authenticité du document. C’est une perte de temps incroyable. Si nous avions un registre national numérique avec une API (une connexion informatique directe), la vérification prendrait deux secondes. Aujourd’hui, nous construisons des forteresses de vérification isolées. Mais ces forteresses ne communiquent pas entre elles. Un client peut être blacklisté dans une banque et ouvrir un compte dans une autre avec un document légèrement différent. Ce manque de centralisation alimente la fraude et fait grimper les taux d’intérêt, car le risque est partout. En réalité, le manque d’identité numérique est le premier frein au crédit en RDC. » déclare un directeur d’une banque à Kinshasa qui a requis l’anonymat pour sa sécurité.
L’Identité au risque de l’exclusion
Dans un pays où 100 millions de citoyens tombent dans une errance identitaire, le coût de ce document pourrait devenir un nouveau mur d’exclusion, particulièrement pour les 60 % de Congolais vivant sous le seuil de pauvreté. L’Office National de l’Identification de la Population (ONIP) précise que la production, en raison de ses exigences technologiques, ne pourra être entièrement gratuite.
Toutefois, pour éviter de transformer la majorité de la population en invisibles, le gouvernement prévoit une tarification sociale, des subventions publiques et un déploiement prioritaire dans les zones rurales. « L’ambition affichée est de garantir que la précarité ne soit pas un frein à l’obtention d’une identité légale », renchérit Monsieur TSHIMANGA NGWEJ Jossard, chargé des opérations d’enrôlement biométrique et biographique au sein du département de l’identification de l’ONIP.
Les Leçons du Rwanda et de l’Éthiopie
Alors que la RDC cherche encore sa voie, le contraste avec ses voisins immédiats est saisissant et offre une perspective de ce que pourrait être une nation africaine véritablement connectée. Au Rwanda, le portail Irembo n’est plus un projet, mais une réalité quotidienne qui permet d’accéder à plus de 100 services publics en un seul clic grâce à une identité numérique unique.
En Éthiopie, le projet Fayda va encore plus loin dans l’intégration sociale. Il s’appuie sur un numéro d’identification unique à 12 chiffres, basé sur le principe « une personne, une identité » grâce à la technologie biométrique. Ce système ne se contente pas d’identifier ; il intègre massivement les déplacés internes dans l’économie formelle, leur offrant un accès universel aux services numériques du pays.
Le succès du Rwanda et de l’Éthiopie prouve que la souveraineté numérique est le moteur indispensable pour transformer une population statistique en un vivier de citoyens acteurs du développement.
A qui profite ce trou noir
Pourquoi, malgré les milliards disponibles et les promesses répétées, le système reste-t-il bloqué ? La réponse se trouve peut-être dans les bénéfices du désordre. L’absence de fichier centralisé est le terreau fertile des agents fantômes qui hantent l’administration publique. Des milliers de salaires sont ainsi versés chaque mois à des noms fictifs, créant une hémorragie financière colossale que seule une identité biométrique unique et infalsifiable pourrait stopper net.
Dans ce système opaque, l’anonymat ne relève plus de la protection de la vie privée, mais devient une arme de détournement de fonds publics. Ce siphonage des caisses de l’État est confirmé par le témoignage anonyme d’un cadre au sein d’un ministère technique.
« Dans nos listings de paie, nous voyons défiler des noms que personne n’a jamais croisés dans les couloirs du ministère ou même des personnes déjà décédés. Sans une carte d’identité biométrique fiable et liée à une base de données unique, il est impossible de vérifier qui est qui au moment du paiement. On se retrouve avec des individus qui perçoivent cinq ou six salaires sous des identités légèrement modifiées, profitant du fait que nos systèmes ne communiquent pas entre eux. »
Le rapatriement d’une souveraineté en exil
Au sein de la population congolaise, une question revient avec une insistance croissante : « Où sont réellement logées nos données biométriques collectées ? ». Ce questionnement reflète une inquiétude profonde sur la sécurité des informations les plus intimes des citoyens, dans un pays où la mémoire numérique a longtemps semblé errer hors de ses frontières.
Si la RDC tente aujourd’hui de s’appuyer sur des infrastructures locales, la situation n’a pas toujours été sereine. Avant l’émergence récente de data centers nationaux, les empreintes et les visages de millions de Congolais vivaient dans un exil numérique dangereux, livrés à des prestataires étrangers. Confier ces clés de l’identité à des entités extérieures représentait une vulnérabilité géopolitique sans précédent, risquant de voir la base de données de la nation prise en otage ou exploitée par des puissances rivales.
Pour Monsieur Arsène Tungali, expert numérique en RDC, la réponse réside dans la montée en puissance technologique observée depuis 2023. Il explique que c’est avec la mise en place de ces coffres-forts numériques aux normes internationales, situés directement à Kinshasa, que le pays a véritablement entamé son rapatriement de souveraineté.
Désormais, selon l’expert, la gestion des données n’est plus une sous-traitance à haut risque mais une compétence nationale verrouillée par des protocoles de sécurité mondiaux. Ces infrastructures locales visent à garantir qu’aucune violation de données ne vienne plus effacer le citoyen de sa propre République, offrant ainsi une réponse technique à la méfiance de la population.
Vers une issue durable pour l’identité congolaise
En ce début d’année 2026, la République Démocratique du Congo se trouve à la croisée des chemins. Si l’échec du contrat Afritech/Idemia a mis en lumière les dérives financières et l’amateurisme technique qui ont paralysé l’Office National de l’Identification de la Population (ONIP), le coût de cette inertie dépasse désormais le cadre budgétaire pour devenir une crise sociale et économique.
L’absence d’un registre national centralisé ne se contente pas de rendre les citoyens invisibles ou de freiner l’accès au crédit ; elle entretient un système de fonctionnaires fantômes qui siphonne les ressources de l’État dans une opacité généralisée. Pourtant, des lueurs d’espoir apparaissent ; le rapatriement de la souveraineté numérique grâce à des infrastructures de données locales à Kinshasa et les modèles de réussite voisins, comme le Rwanda et l’Éthiopie, prouvent qu’une transformation est possible.
Pour que le citoyen congolais cesse d’être un fantôme dans sa propre République, le gouvernement devra transformer ses promesses en une réalité technologique sécurisée, inclusive et, surtout, débarrassée des intérêts partisans qui profitent du désordre actuel.
