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Passeport biométrique Congolais: un bijou technologique pris en otage par la corruption et le favoritisme

Pourtant promis pour l’efficacité et la transparence, le système en ligne de l’obtention du passeport de la RDC est devenu un labyrinthe de retards massifs et de corruption digitalisée, sapant la confiance dans l’e-gouvernance. Le 5 juin 2025, le nouveau passeport biométrique congolais a été présenté comme un saut vers la modernité et un acte de souveraineté numérique. Le document lui-même est incontestablement une réussite technique, alignée sur les meilleures pratiques internationales. Il intègre, une puce électronique pour stocker les données du titulaire, rendant le document difficilement falsifiable, une page en polycarbonate où les informations sont gravées au laser, assurant une sécurité accrue, une conformité totale aux normes de l’organisation de l’aviation civile internationale OACI, essentielle pour la crédibilité et la facilité de voyage des citoyens congolais.

Ce nouveau système représente une infrastructure publique numérique qui une base importante pour l’échange de services publics. Le passeport est l’une des briques de cette infrastructure, visant l’efficacité, la transparence et l’inclusion. Le processus se déroule en quatre grandes étapes pour le citoyen : l’inscription en ligne, le paiement électronique, l’approbation du dossier par l’ANR (Agence Nationale des Renseignements) et la capture biométrique dans un centre.

L’objectif affiché est d’instaurer une procédure entièrement numérisée via la plateforme en ligne, promettant un délai record de 10 jours ouvrables après l’enrôlement et la fin de l’opacité administrative. Le ministère des affaires étrangères se félicite pour ce grand progrès dans l’histoire des infrastructures publiques numérique en RDC.

Un coût réduit

Le coût officiel du nouveau passeport est de 75 USD, marquant une baisse notable par rapport aux 99 USD du modèle précédent. Cette réduction est saluée, tout comme l’amélioration de la sécurité et de la qualité. Cependant, le programme est géré via un Partenariat Public-Privé avec la société allemande Dermalog. A ce jour, le coût global de cette infrastructure reste secret. Le Secrétaire Général du ministère des affaires étrangères Congolais, est contraint de reconnaître cette opacité.

« Vous devez savoir que la question du passeport est améliorée en République démocratique du Congo s’il faut comparer aux années antérieures tant sur la question du coût, de la qualité et de la rapidité. A 95%, le travail est bien réaliséSur d’autres questions qui s’avèrent stratégiques comme par exemple le fonds du partenariat public-privé avec le prestataire Dermalog et le contour autour de cela, les statistiques, c’est à la ministre seule de vous en parler », indique le secrétaire général du ministère des affaires étrangères Congolais.

Le décalage douloureux : L’échec du système en ligne

La réalité sur le terrain dessine un tableau sombre. La plateforme en ligne, le cœur de cette modernisation, est le point de rupture initial, transformant l’expérience en un parcours du combattant pour le citoyen. Un indicateur alarmant de cette défaillance est la faible productivité. Alors que l’ancienne société de production parvenait à fabriquer entre 3 000 et 5 000 passeports par jour, le nouveau système peine à en produire 500 par jour selon un article publié par la Radio Okapi, créant des retards massifs et pénalisant les citoyens. Le communiqué de presse publié par Dermalog lors du lancement officiel souligne pourtant que la production des nouveaux passeports est centralisée et permet de délivrer jusqu’à 2 400 passeports par jour.

Le problème majeur qui amplifie ces défaillances en ligne reste celui de la connectivité. Dans plusieurs zones de la RDC, les interruptions fréquentes de la connexion internet, combinées à un faible débit chronique et l’analphabétisme numérique de la majorité de demandeurs sont les principaux facteurs qui font échouer de manière répétée le processus de remplissage et de soumission du formulaire.

« Comme vous pouvez le constater, la connexion internet ici à Beni fait défaut, de fois 3G, de fois 2G, voire même la disparition complète du réseau. Je suis en train d’aider ma mère à compléter le formulaire en ligne, mais avec ces genres de connexion je ne finirai jamais car je n’avance pas. La bonne connexion se trouve dans les grandes villes comme Goma, Kinshasa et Lubumbashi, mais pour nous qui sommes dans des petites villes, nous souffrons tellement. Je n’ose pas imaginer le calvaire que traversent maintenant ceux qui se trouvent dans les zones rurales. » déclare madame Alliance Kavira habitant de Beni.

Au centre de capture de Beni, dans la province du Nord-Kivu, Me MAGAYANE Gaël partage sa frustration. « J’ai quitté Goma pour Beni pour ma prestation de serment d’avocat. Je voulais en profiter pour faire la capture et ainsi rentrer avec mon passeport, mais avec l’application en ligne, arrivé au moment de soumettre le formulaire, il me signale qu’il y a eu erreur et me ramène encore au début. J’ai réessayé plusieurs fois pendant plusieurs jours jusqu’à me lasser. »

Selon Madame KAVIRA, demandeur du passeport, la défaillance ne se limite donc pas à l’interface, mais s’étend à l’ensemble du processus transactionnel. L’obligation d’un paiement électronique dans un environnement où l’inclusion financière est limitée et où les banques agréées sont submergées génère des goulots d’étranglement physiques et numériques.

 « Le problème réside au payement pour ceux qui ne savent pas effectuer un payement électronique ou qui n’ont pas de compte bancaire car les banques sont tellement débordées. Vous pouvez y passer même pendant trois à quatre jours sans pouvoir accéder au payement et ainsi obtenir la preuve de payement qui vous facilitera la suite du processus ».

Le Nouveau Visage de la Corruption

 Incapable de naviguer dans les erreurs de soumission, les longs délais de paiement bancaire, ou de surmonter la barrière de la mauvaise connexion, les demandeurs se voient contraints de remettre leur sort, et leur argent, aux facilitateurs improvisés. Ces facilitateurs réussissent là où les citoyens ordinaires échouent car ils exploitent les failles systémiques. Ils disposent souvent de meilleures connexions, connaissent les moments où le portail est moins saturé, et entretiennent des réseaux de connivence qui leur permettent de passer le dossier.

Ces personnes, souvent postés aux abords des centres d’enrôlement, exploitent l’analphabétisme numérique et la désespérance des usagers. Le coût officiel du passeport, déjà élevé à 75$, est ainsi alourdi d’une surtaxe illégale qui varie de 50 à 200 dollars américains, versée en échange d’une garantie de succès de l’étape de l’enregistrement en ligne jusqu’à la capture.

Cette situation a créé un nouveau type de racket institutionnalisé, où l’accès à un droit fondamental dépend désormais de la capacité du citoyen à payer le prix du contournement du système censé être transparent. Au lieu d’éliminer la corruption administrative, l’outil numérique mal déployé l’a simplement déplacée et transformée, sapant l’objectif d’e-gouvernance et promettant, pour le citoyen, un parcours plus coûteux et toujours aussi opaque.

« Quand j’ai vu que j’étais bloqué, on m’a dit d’aller voir un cyber-expert là-bas, il a pris 80 dollars juste pour faire passer ma demande au moment où le système est libre » nous confie un requérant à Kinshasa qui a voulu garder son anonymat.

Préférant gardé aussi l’anonymat, un autre demandeur qui a fait le déplacement de Bukavu à Kampala pour la capture à l’Ambassade de la RDC en Ouganda, a déploré la lenteur des services, le favoritisme et le désordre créé par des agents eux-mêmes en ne respectant pas l’ordre d’arrivée des demandeurs, l’insuffisance du matériel par apport à la forte demande constaté et le retard accusé par les banques pour fournir les preuves de paiement en ligne.

Goulot d’étranglement à la capture et favoritisme

L’une des promesses majeures du nouveau système était l’assurance d’une livraison rapide du passeport après l’enrôlement. Sur ce point précis, il est à noter que le délai de production du document lui-même est souvent respecté. Cependant, l’efficacité promise est brutalement annihilée par un goulot d’étranglement au stade crucial de la capture biométrique, transformant le parcours en une attente insupportable et discriminatoire. L’ordre d’arrivée est systématiquement bafoué par la pratique des recommandés. Ces personnes, munis d’un mot ou d’une intervention, passent avant tout le monde, ignorant la file et la frustration des citoyens ordinaires qui ont pourtant suivi la procédure en ligne.

« Il y a un désordre impossible ici. Pour ces gens du centre de capture, ce qui compte c’est l’argent. Pouvez-vous vous imaginez qu’à l’intérieur, certains agents de capture cachent les dossiers des autres juste pour leur soutirer l’argent au nom de l’assistance ? Imagine que j’avais déposé mon dossier a l’ANR depuis le 12 novembre où l’approbation dure normalement 48heures et donc le 14 novembre, je devais passer à la capture, j’ai pu franchir cette porte le 28 novembre. Pourtant, il y a ceux qui sont venu il y a 4 jours et sont déjà passé à la capture parce qu’ils sont frères ou sœurs de tel autorité ou tel colonel ou ont payé le double voire le triple pour avoir cette faveur. Vous pouvez accéder à la salle le matin au nombre de soixante-dix mais pour que vous passiez, ils vont d’abord donner accès à leurs 150 personnes. Du coup, cela ralenti le processus et beaucoup des gens qui sont venu de Goma ou Bukavu pleure à cause du coup de séjour prolongé et des journée interminable sous le chaud soleil de Beni » confie Monsieur NDOOLE requérant du passeport

De Beni à Bunia, la situation est presque la même, entre recours aux intermédiaires et lenteur, les requérants crient au manque d’équipements et à la résurgence du favoritisme. Un agent au centre de capture de Bunia, Monsieur Ngadjole (nom d’emprunt, pour raison de sécurité), confirme les difficultés techniques 

« Au centre de Bunia, plusieurs facteurs techniques ralentissent notre capacité de respecter le délai de 10 jours de l’obtention du passeport. Notre capacité d’enrôlement se limite à un seul kit biométrique opérationnel actuellement, des interruptions occasionnelles de connexion sécurisée au serveur central de Kinshasa et surtout le délai irrégulier dans l’acheminement des passeports imprimés dont nous ne contrôlons pas la cadence. 

Concernant les pratiques illégales, il indique une prise de conscience officielle.« Concernant la persistance des facilitateurs et pratiques illégales, nous reconnaissons ces défis et des mesures sont déjà prises pour y remédier entre autre, le renforcement du contrôle d’accès au centre, des rotations régulières du personnel pour éviter les réseaux de connivence, nous avons aussi mis en place une cellule interne de contrôle et deux signalements ont été transmis aux autorités judiciaire pour enquête. Tout de fois, nous appelons les citoyens à dénoncer ces pratiques via les canaux officiels et refuser de payer les frais informels. »

Le Miroir d’une Nation en quête de modernité

Le lancement du passeport biométrique congolais illustre parfaitement le paradoxe de la modernisation en République Démocratique du Congo. Si le document est un succès technique incontestable, aligné sur les normes internationales, le système mis en place pour son obtention révèle une déconnexion douloureuse entre l’ambition technologique et la réalité infrastructurelle et sociale du pays.

Ce cas est l’illustration même de l’échec de l’infrastructure publique numérique sans prérequis. L’innovation, conçue pour l’efficacité, a engendré un chaos qui est monétisé par la corruption et amplifié par le favoritisme à l’étape de la capture. L’e-gouvernance, censée être un rempart contre l’opacité, est devenue le nouveau terrain de jeu de l’injustice.

Pour que la RDC capitalise sur son bijou technologique, elle doit impérativement s’attaquer non seulement aux bugs de son portail en ligne, mais surtout aux vieux démons de la mauvaise gouvernance qui transforment un outil de progrès en un nouvel instrument d’exclusion pour ses citoyens, renseigne Monsieur Athanase BAHIZIRE, expert en développement numérique.

« J’aimerais voir l’ajout d’un système de suivi du processus une fois la demande soumise au ministère ou aux ambassades concernées. Il n’y a actuellement ni mécanisme de rappel automatique ni outil de suivi permettant de savoir où l’on en est dans le processus, ni le jour de convocation pour la capture. Si cette fonctionnalité est appliquée, et qu’elle inclut un numéro d’application permettant de connaître sa position sur la liste ainsi que le nombre de personnes restantes avant son tour, cela améliorera grandement l’expérience utilisateur et éviterait ces tracas aux demandeurs du passeport. »

Nadine KAMPIRE

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